Et à la fin, ne restent que les larmes







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MessageSujet: Et à la fin, ne restent que les larmes Dim 25 Aoû - 16:49

    Il n'y avait plus rien que je puisse faire.

    C'était le seul constat que je pouvais avoir alors que j'examinais cet homme que je suivais depuis des mois et dont l'état ne cessait de se dégrader. Il était usé. Son organisme n'avait plus la force de fonctionner et il passerait bientôt de vie à trépas. Entre l'abus d'alcool qui avaient accéléré le délabrement de son corps, les remords qui le hantaient et les hallucinations, ces souvenirs qui le rongeaient, il n'avait plus la force de se battre et aucun remède ne pourrait plus rien faire pour lui. Je 'avais fait que retarder un peu l'inéluctable, mais je n'avais jamais eu aucun espoir de le sauver. Adoucir son agonie était la seule chose qu'il restait à faire, que cela se passe le moins mal possible, pour lui et pour les siens. Je lui administrais un calmant pour qu'il se repose un peu et quittais la chambre, trouvant sa fille, Destiny, qui faisait le guet. Elle semblait épuisée et je ne pouvais que comprendre son teint pâle et ses cernes alors qu'elle veillait sans relâche sur le malade depuis des mois.

    Une attitude qui était tout à son honneur, surtout que personne dans le village n'ignorait quels étaient les rapports entre la fille et le père. Responsable, selon son paternel, de la mort de sa mère, envoyée chez une nourrice pour être élevée, avant d'être récupérée par sa famille et élevée dans le mépris et les reproches, elle aurait pu lui tourner le dos et décider qu'il n'avait que ce qu'il méritait, mais non, elle était restée, et elle resterait probablement jusqu'au bout. Je lui fis alors signe de me suivre, allant jusqu'à la cuisine, loin des oreilles de son père, même s'il dormait. Ce n'était jamais évident d'annoncer ce genre de choses... Mais sans doute le savait-elle déjà.

    « Je suis désolé Destiny, je suis arrivé au bout de mes connaissances pour le soigner... Il n'y a plus rien à faire, hormis l'entourer et atténuer les douleurs des derniers instants... La fin est proche... Je ne saurais donner un délai, mais je pense que cela se compte en heures, peut-être en jours, mais pas davantage. Il n'a plus la force de se battre et son organisme est arrivé au bout de ses ressources. Il est rongé par la maladie. Et par les remords... Il vit dans son passé et celui-ci le torture. »

    Doucement, je posais une main sur son épaule, avant de lui souffler :

    « Ce que tu as fait jusqu'ici est admirable. Je pense que tu devrais prévenir tes frères et ses proches, s'ils veulent lui dire au revoir. Je peux rester un peu avec toi si tu le désires, je sais combien c'est difficile. Je suis navré. »

    C'était sûrement là l'aspect le plus déplaisant de mon métier. On ne sauvait pas tout le monde, loin de là. On côtoyait la mort, trop souvent. Le désespoir des gens, celui de ceux qui allaient devoir supporter l'absence. C'était ce qui me faisait chérir chaque moment passé en compagnie d'Abbie, Henry, Heaven... M'émerveiller de voir son ventre s'arrondir chaque jour davantage du fruit de nos amours. Le terme était proche, et malgré nos craintes, malgré nos inquiétudes, nous étions impatients de découvrir notre enfant. Mais en cet instant, Destiny me semblait terriblement fragile et je n'avais pas l'esprit tranquille de la laisser encore affronter cela toute seule. Il y avait bien des rumeurs sur son compte, des sales rumeurs, mais de ce que je savais et pour l'avoir côtoyée durant ces derniers mois, elle avait le cœur bon. Peut-être était-elle impulsive et irréfléchie, mais elle savait ce qu'était le loyauté et la famille.
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MessageSujet: Re: Et à la fin, ne restent que les larmes Dim 25 Aoû - 20:57

Des mois, ça faisait des mois que je m'occupais de lui. Depuis la venue de Robyn en décembre, son état avait empiré, si bien que j'avais fait venir Seth. Il avait passé tous ces derniers mois à venir régulièrement pour le soigner. Mais ça ne servait plus à rien, cela faisait des mois que je m'en étais rendue compte. Mais j'avais continué de prendre soin de lui, restant à son chevet nuit et jour pour veiller. J'étais fiancée avec Peter mais j'avais reculé le mariage à une date indéterminée afin de prendre soin de lui. Harry et moi étions fâchés, j'étais seule face à sa lente agonie, même si Robyn passait de temps en temps.

Seth était venu, une nouvelle fois, pour prendre de ses nouvelles et voir ce qu'il pouvait faire de plus. Mais je savais que ça ne servait plus à rien. Ce fut donc anxieuse que j'attendais Seth de l'autre côté de la porte de sa chambre. J'avais apprit depuis longtemps à cacher mes véritables états d'âme, aussi affichais-je une neutralité contrôlée. Mais je ne pouvais cacher ma fatigue, celle-ci se lisait sur mon visage. Au bout d'une vingtaine de minutes, Seth ressortit, l'air préoccupée. Je vins à sa rencontre, voulant des nouvelles. Robyn m'en demandait, je faisais de mon mieux pour le ménager.

Nous descendîmes dans la cuisine où brûlait un petit feu. Les nuits se rafraîchissaient, l'été touchait à sa fin. Seth rangeait ses affaires, me regardant à la dérobée, je restais immobile, le regardant ranger. Il s'arrêta, se redressa et prit la parole. Il ne pouvait plus rien faire pour lui, il allait bientôt s'éteindre. Il était rongé par la maladie et les remords, vivant dans un passé qui le hantait. Je le savais, je m'en étais déjà rendue compte, j'étais bien la première à le savoir. Il posa doucement une main sur mon épaule, poursuivant dans un souffle, admirant ma conduite. J'haussai les épaules en croisant les bras, détournant le regard. Je n'avais fait que mon devoir. Seth poursuivit, me conseillant de prévenir mes frères et ses proches si ceux-ci souhaitaient lui faire leurs adieux. Il me proposa également de rester pour me tenir compagnie, me soutenir en quelque sorte.

Je le regardai dans les yeux avant de lui répondre d'une voix douce. Qu'y pouvait-il ? Il avait fait son possible, lui permettant de passer l'été de la façon la plus douce possible. J'avais suivit les conseils de Seth à la lettre, m'y appliquant avec une certaine dévotion qui m'avait surprise. « Tu as fait de ton mieux, je t'en remercie. Tu as même fait plus que tu n'en avais besoin et je t'en suis gré, ton aide a été la bienvenue. Je vais envoyer un message à Robyn et Harry, ils font bientôt finir de travailler, je vais leur demander de revenir. Quant à ses proches... Tous les amis qu'il pouvait avoir l'ont délaissé depuis toutes ces années, depuis le jour de ma naissance je crois bien. Nous serons seuls, et ce sera le mieux. »

Je me dégageai doucement pour aller chercher un morceau de parchemin et une plume, griffonnai quelques mots et gagnai la porte arrière de la cuisine, hélant un gamin qui jouait dehors. Je lui donnai le parchemin en lui demandant de le porter à la forge en vitesse, lui glissant un abricot dans la main. Le gamin me fit un grand sourire avant de détaler, je refermai la porte en soupirant et m'y adossai, croisant les bras. « Ce serait très gentil de ta part si tu voulais bien rester jusqu'à ce que mes frères reviennent. Ils n'en ont que pour quelques heures encore. Si tu voulais bien leur expliquer comment... comment il va... Je sais qu'il va mal mais ça ne l'empêche pas de rester celui qu'il a toujours été. »

Je lui fis un pauvre sourire, ayant de plus en plus de mal à cacher mon état de fatigue et d'angoisse. Je relevai les manches de ma robe, lui dévoilant les bleus récents qu'il m'avait fait dans une de ses crises. Je laissai retomber mes manches, fermant les yeux. J'étais fatiguée et depuis quelques temps je me sentais de plus en plus mal, ayant des nausées régulières. Je me doutai de ce qu'il m'arrivait mais je ne voulais pas l'admettre, la présence de Seth allait me permettre d'en être certaine. Ce fut en fixant les paumes de mes mains aux fines cicatrices que j'osai prendre de nouveau la parole d'une voix nerveuse. « Est-ce que... est-ce que je peux te demander un service ? J'aimerais... que ça reste entre nous pour l'instant mais... je crois... je crois être enceinte... »
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MessageSujet: Re: Et à la fin, ne restent que les larmes Mer 28 Aoû - 19:17

    C'était vraiment triste. Le forgeron allait s'éteindre dans la plus stricte intimité, avec juste sa famille à ses côtés. C'était déjà bien, certains n'avaient même pas cette chance et je savais que la fratrie Blacksmith n'était pas forcément des plus unies en ce moment, mais peut-être que la veillée funèbre allait apaiser les tensions, même le temps de quelques heures. Quant au fait que ses amis l'avaient délaissé quand il avait commencé à dérailler... C'était vraiment malheureux, mais qui pouvait les blâmer de se détourner d'un homme qui s'enfonçait sans accepter l'aide de quiconque ? Le forgeron avait un caractère épouvantable, accentué par l'alcool et le chagrin. Ses amis s'en étaient allés, de guerre lasse. Certains seraient-ils attristés par sa mort ? Il était vrai que personne ne demandait de ses nouvelles... Personne ne venait plus le voir depuis bien longtemps... Je ne répondis rien à la jeune fille, elle n'avait que trop raison et je n'avais aucune parole réconfortante à lui offrir pour le moment à ce sujet. Elle était terriblement lucide et très digne également. Je me souvenais vaguement de sa mère, je n'avais qu'une dizaine d'années quand elle était morte, mais Destiny lui ressemblait et pas seulement physiquement. J'ignorais si elle le savait et si elle aurait aimé qu'on le lui dise.

    Elle alla alors écrire quelques mots sur un parchemin, avant de héler un gamin pour qu'il aille prévenir ses deux frères qui travaillaient sans doute à la forge à cette heure ci. Destiny s'adossa à la porte, avant de me demander de rester avec elle jusqu'à ce que ses frères arrivent. Elle voulait que je leur explique ce qui allait se passer et je hochais la tête.

    « Naturellement. »

    Elle n'avait pas à assumer cela toute seule et si je pouvais alléger un peu son fardeau, je le ferais. Je me demandais si les frères avaient conscience de l'imminence de la mort de leur père. Je n'avais jamais eu à faire qu'à Destiny et j'ignorais si elle leur transmettait toutes les informations ou si elle préférait les ménager.

    « Ils sont au courant à quel point de la gravité de son état ? »

    C'était important, parce que cela allait définir ma façon de leur expliquer les choses, faisant preuve de plus ou moins de délicatesse. Même s'ils étaient des adultes, il demeurait leur père, même si tout n'avait pas été rose dans leur vie, le perdre serait la fin d'une époque. Destiny me sourit, épuisée, avant de relever ses manches et de me faire voir les hématomes, laissés par la poigne de cet homme dont elle s'occupait pourtant avec dévotion. Il ne fallait pas juger, pas se montrer intrusif, mais de la colère passa un instant dans mon regard sombre en imaginant les sévices qu'elle avait pu subir. Même s'il délirait, même s'il l'attrapait sans forcément chercher à la blesser, elle était fragile. Au bout du rouleau. Elle reprit alors la parole me demandant un service et je hochais la tête. Elle demanda à ce que cela reste entre nous et de nouveau, j'acquiesçais. La révélation me surprit pourtant. Enceinte. Je la savais fiancée à Peter Wolfkrieg. Fiancée, pas mariée. Avaient-ils consommée avant même le mariage ? J'étais sans doute mal placé pour m'en offusquer. Je n'avais pas attendu d'être marié à Heaven pour lui faire découvrir les plaisirs de la chair. Et si j'étais veuf, elle, elle était vierge.

    « Qu'est-ce qui te fait dire ça ? »

    J'attendais la liste de ses symptômes, pour pouvoir la conforter dans cette idée. Ou la réfuter.
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MessageSujet: Re: Et à la fin, ne restent que les larmes Jeu 29 Aoû - 16:32

Il accepta de rester et de mettre mes frères au courant de la situation, à mon plus grand soulagement. Je ne savais pas du tout comment procéder, j'étais complètement perdue, tout se précipitait, j'en avais la tête qui tournait. Seth me demanda alors si mes frères étaient au courant de la situation. Je secouai lentement la tête. Harry ne s'était jamais vraiment préoccupé de lui, délaissant cette tâche à Robyn puis à moi. Lorsque nous étions petits, il continuait de travailler, gardant la tête haute et s'occupant encore de lui. Et puis il avait totalement arrêté de travailler pour errer dans la maison, buvant plus que de raison. C'était Robyn qui s'occupait de lui tandis que je m'occupais des tâches ménagères. Et avec le départ de Robyn, ce fut mon tour de m'occuper de lui. Harry n'était au courant de rien, je l'évitais depuis notre dispute. Robyn, qui passait de temps en temps, avait eu une brève idée de son état mais il était bien loin de la réalité.

Je fis un pauvre sourire à Seth avant de lui montrer mes bras, couverts d'hématomes. J'avais l'habitude, bien sûr, depuis toutes ces années, mais j'étais trop fatiguée pour résister, je le laissais faire, faisant attention à moi. Je cru voir un éclair de colère briller dans les yeux de Seth mais laissais passer. J'enchaînais, demandant conseil à Seth. Je lui confiais alors que je croyais être enceinte. Comme si j'avais besoin de ça maintenant, comme si je voulais avoir un enfant maintenant. Seth eut l'air surpris mais je n'étais plus à ça près avec tout ce qui se disait à mon compte. Il me demanda alors ce qui me faisait dire ça. Je me laissai glisser à terre, toujours adossée à la porte, me sentant soudainement très fatiguée. Tous ces mois passées à prendre soin de lui, à me laisser de côté. Tous ces mois d'angoisse qui me retombaient d'un coup sur les épaules. S'il fallait faire la veillée funèbre durant toute la nuit, je n'étais pas sûre de tenir éveillée.

« Eh bien... Depuis quelques temps je suis prise de nausées régulières, le plus souvent le matin mais parfois le soir aussi. J'ai... ma poitrine me fait mal aussi, plus sensible et plus lourde. » Je m'arrêtai, levant les yeux vers lui. Si j'étais enceinte... comment allais-je faire ? Je ne voulais pas d'enfant, j'avais bien trop peur d'être comme ma mère. Et puis, comment saurais-je élever un enfant ? Je n'avais eu quasiment aucun véritable modèle maternel, ma mère étant morte et ayant été arrachée très tôt à ma mère adoptive. « Et je n'ai pas saigné depuis le mois dernier alors que j'aurais dû. J'aurais dû saigner la semaine dernière. »

Je soupirai et me passai la main sur le front, ayant subitement chaud. Comment j'allais faire ? Si mes frères étaient au courant... Robyn ne m'en voudrait sans doute pas, très certainement surpris car au courant de mon secret. Sans doute me conseillerait-il d'épouser Peter rapidement pour, au moins, éviter certaines rumeurs. Mais Harry... il ne savait pas que je m'étais fiancée avec Peter, mais je lui en voulais de m'avoir menti. Il pouvait s'emporter et me lancer à la figure que Peter était un Loup et que, par conséquent, son enfant avait du sang de Loup... Il n'aurait pas tort de me dire ça, mais je savais que Peter détestait sa condition de Loup et qu'il ne l'imposerait pas à son enfant.
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MessageSujet: Re: Et à la fin, ne restent que les larmes Dim 8 Sep - 13:43

    Je ne pouvais nier être surpris d'apprendre que la petite Blacksmith était enceinte. Elle n'avait jamais vraiment marché dans les pas des convenances, mais de là à tomber enceinte hors mariage... Elle était jeune, mais plus qu'en âge de se marier. Même si des rumeurs couraient sur elle concernant une éventuelle relation avec Jack... On les voyait souvent ensemble, ou plutôt, elle, qui le suivait partout. Je ne m'étais jamais intéressé aux rumeurs, chacun vivait sa vie comme il l'entendait et j'étais le dernier à pouvoir en juger.

    Je lui demandais donc de me décrire ses symptômes, ce qui lui faisait penser qu'elle puisse porter un enfant et effectivement, en l'entendant m'énoncer des nausées matinales, des douleurs à la poitrine... Cela semblait plus que plausible. Et l'absence de saignements, le retard était sans doute la meilleure indication possible. J'étais sensible à son désarroi. Le père allait-il assumer ses responsabilités ou bien la laisser se débrouiller, la reléguant au rôle de fille mère... Elle n'avait pas fini d'en baver et d'être montrée du doigt.

    « Il semblerait en effet que tu attendes un enfant... Pourras-tu compter sur le père ? »

    C'était important. Celui-ci accueillerait-il la jeune fille enceinte et élèverait-il le bébé avec elle, ou bien serait-elle livrée à elle-même ? J'approchais de la jeune fille, m’accroupissant à son niveau, avant de reprendre d'une voix douce :

    « A moins... Que tu ne désires pas poursuivre cette grossesse... »

    Et dans ce cas là, il y avait quelques moyens de se débarrasser de l'enfant, mais il fallait faire vite. Et c'était également dangereux pour Destiny qui pouvait ne pas supporter les herbes ou méthodes employés. Je répugnais à aider certaines mamans à se débarrasser des fœtus, mais cela faisait aussi partie du métier. Même si, en général, elles préféraient aller voir les sages femmes, les guérisseuses et les faiseuses d'ange dont c'était le métier, plus ou moins officieusement. Il n'était jamais bien vu d'avoir recours à ces femmes. Il n'était jamais bien vu de se débarrasser d'un enfant de toutes façons, mais parfois, la vie n'en laissait pas le choix. Moi qui suivais avec fascination la grossesse de Heaven, c'était presque un crime que de vouloir ôter ainsi une vie, mais je me gardais bien de tout jugement. Il y avait assez de l’Église pour cela...

    Si Destiny me confiait cela, ce n'était pas pour voir la condamnation dans mon regard ou sentir la désapprobation dans ma voix, c'était une évidence. C'était pour recevoir conseil et aide, si tant est que je puisse les lui fournir.
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MessageSujet: Re: Et à la fin, ne restent que les larmes Mar 10 Sep - 20:55

Ma vie commençait à devenir vraiment compliquée. J'étais épuisée à force de devoir m'occuper de mon père. Robyn était parti vivre avec Erika, fondant sa famille. Harry et moi étions en froid, je l'évitais. Jack ne me donnait plus aucune nouvelle depuis l'annonce de mes fiançailles et j'évitais aussi Peter, essayant de ne pas penser à mon mariage futur. J'avais trop à penser, une chose à la fois. Je me retrouvais toute seule, n'ayant plus personne sur qui m'appuyer. Et voilà que j'étais enceinte. Je n'en pouvais plus, j'étais épuisée. Comment allais-je tenir durant toute la grossesse ?

Seth me confirma ce que je savais déjà d'une voix douce. J'étais bien enceinte. Je soupirai en fermant les yeux, appuyant ma tête au battant de bois. J'étais mal barrée. Les gens allaient encore trouver à médire, ils allaient adorer. Seth me demanda alors si je pouvais compter sur le père de l'enfant. J'ouvris les yeux, prise de court par la question. Je n'y avais pas songé. Peter ne savait pas que j'attendais son enfant, il n'était au courant de rien. Comment allait-il réagir lorsque je viendrai le voir et que je le lui annoncerai ? Allait-il prendre peur ? Jack aurait d'abord refusé d'en entendre parler, je le savais, il me laisserait m'occuper de cet enfant mais il prendrait soin de moi. À sa façon. Mais Peter n'était pas ainsi. Il aurait peur mais il s'occuperait de moi, il élèverait l'enfant. Ça serait une étrange situation pour lui comme pour moi.

Seth s'était approché de moi, s'accroupissant pour se porter à ma hauteur. Il reprit alors d'une voix douce, presque un chuchotement, comme si personne ne devait entendre sa proposition. Il soulevait l'éventualité que je ne veuille pas poursuivre cette grossesse. Je le regardai, sans vraiment comprendre. Est-ce que j'avais le droit ? Est-ce que ça n'allait pas entacher ma réputation déjà pas très glorieuse ? Ne courais-je pas un risque ? J'étais confrontée à ma plus grande crainte, tomber enceinte. J'étais partagée. L'instinct maternel s'éveillait en moi, me poussant à vouloir garder cet enfant. Mais j'avais peur. On disait que je ressemblais à ma mère, que je lui ressemblais physiquement. J'avais peur que ce prénom qu'elle m'avait donné ne me soit funeste, que je ne meurs de la même façon qu'elle. J'avais peur. Lorsqu'un femme meurt en couche, c'est en punition de ses péchés m'avaient dit les Red Riding Hood. J'avais péché. Et pas qu'un peu. Je n'étais pas croyante mais j'avais peur.

« Seth... j'entends souvent dire que je ressemble à ma mère. Est-ce que... est-ce que ça veut dire que je n'aurais pas la santé physique pour assumer cette grossesse ? » Je savais qu'il fallait être forte et résistante physiquement pour porter un enfant et le mettre au monde, toutes les femmes du village s'accordaient là-dessus. Je les avais parfois surprises en train de marmonner entre elles aux lavoirs. Comme toujours elles parlaient des jeunes filles qui se mariaient, devaient se marier, attendaient un enfants. Et il y avait moi. Je les avais surprises à parler de moi. Trop chétive. Elle ressemble à sa mère.... Combien parions-nous qu'elle ne survivra pas ?. Ce ne serait pas une grande perte. Plutôt un soulagement. J'avais peur.

Et puis il y avait tant et plus à penser. Quand il serait mort, il faudrait veiller. J'en viendrai à bout avec difficulté, je le savais. J'étais lasse et je n'attendais cet enfant depuis même pas un mois. Alors neuf ? Après la veillée il faudrait prévenir le Père William, les cloches seraient sonnées, la nouvelle se répandrait si vite. Affronter les gens venus porter leurs condoléances, des curieux qui viendraient voir comment notre famille allait se déchirer. Car oui, nous risquions de nous déchirer une fois la crainte et le respect qu'il inspirait disparus. Et puis il faudrait payer le Père William pour qu'il dise les dernières oraisons funèbres. Il faudrait aller en ville pour payer un cercueil. Daggerhorn était un petit village. Le menuisier acceptait de faire des cercueils contre de l'argent. Mais nous étions une famille respectable, il avait été un homme respectable. Nous devions le respecter. Qui viendrait nous aider lors de la mise en terre ? Nous n'avions plus d'amis, plus de famille. Nous serions seuls. Trois orphelins de père et de mère, obligés de se serrer les coudes face à l'adversité.

Tout ceci m'épuisait d'avance, je n'aurais pas la force. Je n'avais plus la force.
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MessageSujet: Re: Et à la fin, ne restent que les larmes Jeu 3 Oct - 18:25

    Au delà de l'annonce du décès imminent du patriarche Blacksmith, déjà assez difficile à gérer, je me retrouvais maintenant avec les confidences de la cadette, enceinte et inquiète. Elle n'en avait sûrement parlé à personne et avait besoin de quelques conseils et d'une oreille attentive. Cela faisait beaucoup de choses à gérer pour cette jeune femme qui allait devoir grandir brutalement. La question était de savoir si cette grossesse devait rester secrète et donc être interrompue. Une éventualité honteuse, mais il ne fallait pas se voiler la face, cela arrivait, plus souvent qu'on ne voulait bien l'admettre. Parfois dans de bonnes conditions, parfois de façon épouvantable. Je m'étais accroupi à la hauteur de la jeune femme, afin de la consoler et l'épauler et je fus surpris par la teneur de sa question. Est-ce qu'elle risquait de mourir en couches comme sa mère ?

    « Non, bien sur que non. D'où te vient une telle idée ? »

    J'étais surpris qu'elle ai de si funestes pensées. Je ne doutais pas qu'en l'absence de figure maternelle, elle s'était construit presque seule, avec ses propres idées, sa propre façon de voir la vie, avec les commérages des autres femmes du village, pas toujours très tendres... Voire carrément odieuses.

    « Tu as une ossature légère, mais tu n'es pas fragile. Tu n'es pas malade chaque hiver. Ton corps va s'adapter à la venue du bébé. Il est difficile de savoir si tu as hérité des problèmes de ta mère ou pas. Aucune grossesse n'est semblable à une autre, aucune femme n'est semblable à une autre. Personne ne peut le savoir pour le moment. N'écoute pas les commérages des mégères. »

    Elle semblait totalement abattue alors que tout lui tombait malheureusement dessus. Il y aurait les funérailles, qui n'étaient pas gratuites. Les trois enfants Blacksmtih allaient plonger dans le monde adulte définitivement en perdant la figure paternelle, toute défaillante soit-elle.

    « Si cela peut te rassurer, je t'accompagnerais. Que ce soit pour le décès de ton père ou pour la grossesse. Et puis, tes frères seront là. Quels que soient vos rapports, dans ce genre de circonstance, il faut savoir oublier ses rancœurs. »
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MessageSujet: Re: Et à la fin, ne restent que les larmes Lun 21 Oct - 17:13

J’étais terrifiée, ne nous voilons pas la face. La mort de mon père m’effrayait. S’il n’était plus là pour “unir” la famille, qui tiendrait son rôle ? Harry ? Robyn ? moi ? Soyons honnête. Harry se foutait de moi depuis quelques temps, refusant de m’adresser la parole, me laissant faire ce que je voulais. J’étais en colère contre lui mais d’une certaine façon, il me manquait. Robyn vivait sa vie désormais, il avait quitté la maison familiale. Il était à l’écart de ce qu’il se passait ici, préoccupé par ses propres soucis familiaux. Moi j’étais totalement incapable de tout assumer, tout me tombait dessus d’un seul coup.

Et puis cette grossesse non désirée… Comment est-ce que j’allais faire ? En étais-je capable ? J’en doutais. J’étais à deux doigts de craquer. Seth s’était approché de moi pour me réconforter, m’apporter du soutien. J’en profitais pour lui confier mes craintes, lui demandant s’il était possible que je ne survive pas à cette grossesse. Il fut surpris par ma question, s’empressant de me contredire, m’assurant que cette idée était fausse. Il me demanda d’où me venait cette idée d’ailleurs. J’haussai les épaules, pas besoin de préciser, c’était assez simple de s’en douter.

Il étoffa sa réponse, cherchant par là à me rassurer. J’avais une ossature légère mais je n’étais pas fragile, je résistais bien aux hivers, mon corps allait s’adapter à cet enfant, il était difficile de savoir si j’étais comme ma mère ou non, chaque grossesse était différente… Il ne pouvait pas être formel. Pour l’instant. Il m’enjoignit à ne pas écouter les commères du village, ces femmes qui, sans le savoir, me ruinaient la vie. Il m’assura qu’il serait là, qu’il m’accompagnerait tout au long du décès de mon père et de ma grossesse. Il m’assura alors que mes frères seraient là, quoiqu’il arrive. J’étais abattue. Pour la première fois de ma vie, je n’arrivais pas à me figurer comment j’allais pouvoir m’en sortir. Ou plutôt non. La deuxième fois.

J’entendis un bruit de pas derrière la porte, des éclats de voix. Mes frères rentraient. Je m’empressai de me relever, lissant du plat de la main ma jupe pour enlever les plis et les poussières. Seth se leva à son tour, plus lentement. Juste avant que la porte ne s’ouvre, je soufflai quelques mots à Seth. « Je ne veux pas le garder. Même si tu me dis que tu ne peux pas être affirmatif quand à ma résistance physique, je sais, au plus profond de moi, que je ne survivrai pas. Et quand bien même je survivrais, ce… cet enfant serait malheureux. » J’avais fait mon choix.

Je battis vivement en retraite, interposant la table entre moi et la porte qui s’ouvrit sur mes frères. Harry entra le premier, le visage fort contrarié. Il ne me regarda pas, interrogeant directement Seth du regard. Je baissai la tête, laissant mes cheveux cacher mon visage, mes yeux. Robyn entra après, l’air plus alarmé, il me jeta un coup d’œil tandis qu’il refermait la porte. Harry brisa le silence pesant qui commençait à s’installer. Je me sentais terriblement mal, comme si la nausée me venait. « Que se passe-t-il Seth, pourquoi es-tu chez nous ? »
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